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Féminisme et lutte

Endométriose et « Happycratie »

Ce texte entre dans une nou­velle caté­gorie de notre blog qui vis­era à con­cep­tu­alis­er sci­en­tifique­ment notre démarche.

Cet arti­cle va se pencher plus par­ti­c­ulière­ment sur l’acte de col­loque rédigé par Léna Dormeau (Chercheuse indépen­dante en Philoso­phie poli­tique et sociale, mem­bre asso­ciée Lab­o­ra­toire PREFics, EA 7469, Uni­ver­sité Rennes 2) : His­toire d’émotions néolibérales : péd­a­gogie d’une éman­ci­pa­tion indi­vidu­elle, dialec­tique d’une alé­ni­a­ton col­lec­tive (2019 : 129 – 149).

Depuis quelque temps, dans le milieu asso­ci­atif endométriosique, nous voyons appa­raître un cer­tain nom­bre d’offres de traite­ments alter­nat­ifs. Celles-ci passent par la recon­nex­ion à notre féminité et à notre utérus, mais aus­si par la con­sid­éra­tion que la mal­adie est notre alliée, voire une chance. Il y a une injonc­tion plus ou moins fla­grante à repenser la mal­adie unique­ment dans l’apport avan­tageux de celle-ci dans nos vies. Pour com­pren­dre d’où vient cette injonc­tion de la pen­sée pos­i­tive, cette course effrénée au bon­heur, au bien-être, nous allons nous appuy­er sur les échanges ayant eu lieu lors de la XXVe édi­tion du col­loque de l’AÉDDHUM : « His­toire d’émotions : saisir les per­cep­tions, penser les sub­jec­tiv­ités » et sur l’acte de col­loque rédigé par Léna Dormeau.

Avant de pou­voir faire le lien avec l’endométriose, nous allons ten­ter de définir les con­cepts qui ren­trent en jeu dans l’analyse de ces nou­veaux mou­ve­ments de développe­ment per­son­nel large­ment imposés aux endométriosiques.

Le biopolitique de Foucault

Fou­cault fut un des pre­miers à vrai­ment dévelop­per cette ques­tion de gou­ver­nance par les corps. Comme nous l’explique Léna Dormeau dans son arti­cle, le biopoli­tique de Fou­cault peut être défi­ni de la même manière qu’ « une tech­nique de gou­verne­ment de la société dis­ci­plinaire [la société cap­i­tal­iste] qui a pour objet de socialis­er les corps sous leurs formes pro­duc­tives » (p.132). Les pre­scrip­tions et inter­dic­tions sont mis­es en per­spec­tive pour nor­malis­er, décon­stru­ire les déviances pour que l’individu réponde à la « poli­tique des corps » imposée par le pou­voir. Au regard du néolibéral­isme, le « biologique, le soma­tique, le cor­porel » de Fou­cault dis­parait pour laiss­er place au « psy­ché » qui devient la nou­velle « force pro­duc­tive ». 

Le Psychopolitique de Han

Le philosophe berli­nois Byung-Chul Han le nomme le psy­chopoli­tique. Pour lui et selon Léna Dormeau, « la dis­ci­pline du corps a cédé place à l’optimisation men­tale » (p.132).

Léna Dormeau nous explique que pour Han :

« l’essor du développe­ment per­son­nel — avec son lot de coach­ing, sémi­naires de bien-être et autres ate­liers de moti­va­tion — par­ticipe d’une logique du suc­cès com­mer­cial quan­tifi­able, dont la néces­sité découle prin­ci­pale­ment de con­traintes sys­témiques plutôt que d’une volon­té pro­fonde d’émancipation indi­vidu­elle, ou pour le dire autrement, du souci de la “vie bonne” ». (P.133).

L’individu devient alors, dans ce sys­tème de gou­ver­nance, l’acteur de sa pro­pre sub­or­di­na­tion. La « per­for­mance indi­vidu­elle, l’optimisation de soi, la décou­verte de son moi intérieur » devient intrin­sèque­ment la per­pé­tu­a­tion d’un sys­tème « d’aliénation col­lec­tive annon­cée ». Les émo­tions néga­tives qui n’apportent rien à cette struc­ture doivent être éradiquées pour ne pas gâch­er la max­imi­sa­tion de l’organisation néolibérale.

Ce régime de dom­i­na­tion est alors bien plus sub­til que le biopoli­tique, puisque l’individu s’impose per­son­nelle­ment le rap­port de dom­i­na­tion. Il l’intériorise. 

L’happycratie de IIlouz et Cabanas

Léna Dormeau reprend le con­cept « d’happycratie » d’Illouz et Cabanas qui dif­fère de la tyran­nie du bon­heur par le fait que « le pou­voir s’impose via l’injonction au bon­heur ». C’est « une nou­velle injonc­tion à se gou­vern­er soi-même au nom du bon­heur » (p.139).

Au regard du tra­vail de Han, d’Illouz et Cabanas, l’autrice relève que nous sommes proches d’une « ontopoli­tique. C’est-à-dire une appréhen­sion qua­si inté­grale de ce qu’est une exis­tence citoyenne, ayant pour seule final­ité de régir les com­porte­ments humains les plus quo­ti­di­ens » (p.141). Néan­moins, pour elle, l’autoaliénation serait en grande par­tie de « nature affec­tive ».

Le cap­i­tal­isme néolibéral laisse enten­dre une cer­taine lib­erté dans les pra­tiques tout en imposant sa dom­i­na­tion par la créa­tion d’un « cadre sur ‑mesure » dans lequel l’individu se soumet­tra volon­taire­ment.

C’est « au point de con­tact entre la volon­té d’asservissements et la soumis­sion libre­ment con­sen­tie que se loge la com­préhen­sion de l’individu-sujet néolibéral » (p.143).

Il y a d’une part, l’injonction aux indi­vidus de « s’auto-contrôler ». Et d’autre part, l’imposition « comme puis­sance, les émo­tions, les désirs et la per­for­mance comme champs des pos­si­bles illim­ités », la con­di­tion sociale et humaine devient une norme. 

La pathologisation des émotions négatives

Comme l’explique Illouz, Cabanas et Han, il y a, de ce fait, une « pathol­o­gi­sa­tion des émo­tions néga­tives ». Dormeau voit en cette « pos­i­tiv­ité intéri­or­isée » de l’ontopoli­tique, une « vio­lence destruc­trice ».

« En nous per­me­t­tant de devenir des machines à pos­i­tiv­er, des tyrans de la dys­fonc­tion, traquant l’a‑normal de façon pathologique, le cap­i­tal­isme néolibéral détru­it l’âme humaine, dont chaque indi­vidu est l’exécutant, nor­mant ain­si la destruc­tion col­lec­tive » (p.146). 

Le bien-être comme Norme ?

Lena Dormeau s’interroge sur l’idée intrin­sèque que le bien-être puisse être une norme. Pour elle, toute man­i­fes­ta­tion émo­tion­nelle peut être jugée comme quan­ti­ta­tive­ment exces­sive, car l’individu ne s’épanouissant pas dans un état de « com­plet bien-être » est inévitable­ment malade » (p148). Et de con­clure sur la théorie que le bien-être serait effec­tive­ment la norme et qu’elle serait « pro­duite par les nou­velles tech­nolo­gies du pou­voir ontopoli­tique », même s’il sem­ble encore pré­coce pour le définir pré­cisé­ment.

Lena Dormeau envis­age donc dans son arti­cle que nous ne seri­ons jamais sor­tis de la société hygiéniste et que « le cap­i­tal­isme néolibéral en assure indé­ni­able­ment sa péren­nité, via la volon­té de bien-être indi­vidu­el, dans ce mou­ve­ment dialec­tique d’aliénation col­lec­tive avancé » (p. 148).

Au regard de l’endométriose

Cet arti­cle a eu un fort écho dans l’analyse que je mets en place depuis un cer­tain temps sur la com­préhen­sion sociale de notre patholo­gie. Je ne vous apprends rien en pointant du doigt la pro­liféra­tion de nou­veaux coachs, de thérapies holis­tiques, de bil­lets de blog ou autres con­férences ayant pour sujet le bien-être des endométriosiques.

Nous devons par­don­ner à notre utérus, redé­cou­vrir notre féminité, notre moi-intérieur, nous devons accepter la pos­i­tiv­ité ancrée dans notre mal­adie. Il y a une véri­ta­ble injonc­tion à soign­er nos émo­tions, notre psy­ché pour con­sid­ér­er l’endométriose comme un cadeau. Cette injonc­tion per­for­ma­tive intè­gre com­plète­ment cette hap­py­cratie, ce pou­voir ontologique.

Nous devons évac­uer l’a‑normal, con­stru­ire du nor­mal avec l’a‑normal pour pou­voir incor­por­er au mieux ce cap­i­tal­isme néolibéral con­tem­po­rain. On se doit de cacher notre souf­france, notre inva­lid­ité, notre inca­pac­ité et cela à coups d’acceptations qui n’en sont pas. On nous laisse enten­dre qu’en par­don­nant, qu’en admet­tant notre état, notre vie sera meilleure, néan­moins, l’acceptation n’en est pas une, c’est une autoal­ié­na­tion pour « ren­tr­er dans le monde » (Goff­man).

En regar­dant de plus près, cette recherche du bien-être n’est qu’une façon décorée d’imposer une dom­i­na­tion sys­témique. Tu seras ce que la société attend de toi, tout le monde se fout de savoir si cela te ren­dra heureux. Et pourquoi pas, puisque depuis ton plus jeune âge tu intè­gres toutes ces normes sans réelle­ment t’en ren­dre compte.

Pour­tant, il est assez clair qu’au cœur d’une patholo­gie comme la nôtre, les normes s’effritent, nous per­dons en per­for­mance, en pro­duc­tiv­ité, notre corps, d’un point de vue biologique, soma­tique, s’étiole et nos émo­tions volent en éclats. Il y a for­cé­ment une recon­struc­tion à met­tre en place, mais celle-ci doit-elle tou­jours se situer dans le cadre créé sur mesure ? 

Il est intéres­sant d’observer que lorsqu’un malade ne répond pas aux injonc­tions au bien-être imposées par les soignants ou les asso­ci­a­tions, coachs, etc., on voit s’installer tout un proces­sus de vio­lences psy­chologiques.

Cela passe par la cul­pa­bil­i­sa­tion (nous refu­sons de guérir, nous sommes respon­s­ables de notre état physique), par la men­ace (vous n’irez pas mieux, voire ça s’aggravera), par l’exclusion du groupe des endométriosiques au sens large et par­fois par un place­ment d’office en hôpi­tal psy­chi­a­trique. Si tu n’intègres pas la norme, tu es malade et si tu es malade, on doit te soign­er à coup d’anti-dépresseurs. Cette hap­py­cratie devient hégé­monique, elle nous enferme dans un sys­tème qui n’est pas sculp­té pour nous et cette injonc­tion au bien-être est sou­vent bien plus destruc­trice que prévu puisqu’elle est exclu­ante. 

Il y a, de ce fait, deux caté­gories de malades : le bon et le mau­vais. Le bon sera proclamé, on le partagera sur les réseaux soci­aux, on en par­lera au JT à 20 h, les valides le trou­veront telle­ment fab­uleux, telle­ment com­bat­if. Il inté­gr­era les imag­i­naires col­lec­tifs du malade per­for­mant. Le mau­vais sera invis­i­bil­isé, cri­tiqué, il sera la honte de sa famille, les gens lui tourneront le dos parce que ça va, mais il est tou­jours entrain de se plain­dre. Les valides ver­ront en lui la mal­adie et l’échec. Le validisme est-il le nou­veau pou­voir hygiéniste, la nou­velle norme sys­témique ?

La ques­tion est de savoir main­tenant si le malade se doit de ren­tr­er dans le cadre ou s’il se doit d’imposer sa présence à la société en employ­ant des actions mil­i­tantes comme Act Up Paris a pu le faire pen­dant les années 90/2000.

Quelle est la posi­tion de la désobéis­sance civile dans ce pou­voir ontopoli­tique, hygiéniste qu’est le cap­i­tal­isme néolibéral ? Quels sont les recours, actions que notre col­lec­tif « nos corps résis­tants » pour­ra met­tre en place pour qu’enfin les mau­vais malades devi­en­nent la référence dans un sys­tème de gou­ver­nance réfléchi par eux et pour eux ?

Par Dr RB et misses Kali

Docteure en socio-anthropologie (Dr RB), je suis atteinte d’une endométriose sévère (Misses kālī), diagnostiquée en 2008. Plutôt cash parfois trash, je suis le lance-flammes du collectif. J’ai une passion pour la littérature, l’écriture, la photo, le rock, le rhum et l’Italie (il mio sangue)

Ma devise : « La più sorprendente scoperta che ho fatto [...] è che non posso più perdere tempo a fare cose che non mi va di fare! » Sorrentino, « La grande bellezza »

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