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Journal de bord d’une endométriosique en confinement — Jour 4

Ce con­fine­ment a un goût étrange et pas unique­ment parce qu’il impose à une pop­u­la­tion de rester enfer­mée chez elle. L’isolement, comme mes cama­rades du col­lec­tif vous l’ont déjà expliqué, est une des par­tic­u­lar­ités de la vie des malades et des hand­i­capés. Nous le gérons très bien, la douleur et la fatigue envahissent tout ce que nous sommes, il n’y a pas d’ennui, juste de la souf­france et de l’angoisse. Notre con­fine­ment n’a donc rien de nou­veau pour nous, enfin presque. 

Bizarrement, depuis same­di (j’ai com­mencé plus tôt), je me sens plus légère. Cette oblig­a­tion de rester chez soi par l’État a comme enlevé un poids énorme de mes épaules. Je ne cul­pa­bilise plus de demeur­er enfer­mée sans rien faire, je ne cul­pa­bilise plus d’être malade. La charge men­tale de la mal­adie s’est réduite dras­tique­ment, j’ai l’impression d’être ren­trée dans le monde1

L’an 1 avant con­fine­ment se déroulait inex­orable­ment de la même façon chaque semaine : Bal­néothérapie 3 fois par huitaine, douleurs, fatigue, kiné, douleurs, fatigue, psy, douleurs, fatigue, chirurgien gyné­co­logue, douleurs, fatigue, chirurgien diges­tif, douleurs, fatigue, exa­m­ens médi­caux, douleurs, fatigue, un peu d’écriture, douleurs, fatigue, un peu de cou­ture, douleurs, fatigue, un peu de Net­flix, douleurs, fatigue, et surtout une dépres­sion réac­tion­nelle qui me fait flirter dan­gereuse­ment avec le bord du gouf­fre.

Depuis 7 jours, mon quo­ti­di­en se résume à de la fatigue, des nuits cour­tes, de la douleur que je ne peux pas traiter aux anti-inflam­ma­toires, autant dire que le doliprane sem­ble ne fonc­tion­ner que sur le covid-19, l’endométriose ne se retourne même pas sur son pas­sage !

Mais, il se résume aus­si à des douleurs moins vives, car mon inac­tiv­ité ménage réelle­ment mon corps, ma neu­ropathie est moins agres­sive, ain­si qu’à une humeur plus joviale, à la décou­verte d’une vie pos­si­ble sans se fla­geller con­stam­ment d’être ce que nous sommes. Je n’ai plus à me deman­der quand et pourquoi ils vont me radier du RSA, je ne me mor­fonds plus pen­dant mon ago­nie en sachant que mes amis se sont rejoints dans un bar (ce n’est pas une cri­tique, mais mon état d’esprit quand cela se pro­duit), je ne pleure plus ma stéril­ité quand je vois le nom­bre de per­son­nes qui rêvent de noy­er leurs enfants, depuis le 1er jour d’enfermement. 

Subite­ment et à cause d’un virus, les Français vien­nent de ral­li­er mon monde, je leur laisse les angoiss­es, la cul­pa­bil­ité, l’ennui et je me délecte de vivre ma meilleure vie depuis 12 ans ! Il n’y aura pas de tape dans le dos, de sou­tien moral, de pince­ment de joue, ce soir, je prendrai mon iné­gal­able rhum pour trin­quer à ce que je suis dev­enue et ce que vous n’êtes plus. Cela ne dur­era pas, cha­cun récupér­era son rôle et aucune leçon ne sera tirée de cette péri­ode dif­fi­cile, mais en atten­dant, je savoure !

Bon courage à tous, faites atten­tion à votre san­té, ain­si qu’à celle de vos proches.

Mer­ci aux soignants qui répon­dent présents au péril de leur vie.

Les réfrac­taires du con­fine­ment, vous êtes des idiots auto-cen­trés, mais je ne vous apprends rien.

1D’après : GOFFMAN E., 1968, Asiles : études sur la con­di­tion sociale des malades men­taux et autres reclus, Paris, Éd. de Minu­it (Le Sens com­mun), 447 p.

Par Dr RB et misses Kali

Docteure en socio-anthropologie (Dr RB), je suis atteinte d’une endométriose sévère (Misses kālī), diagnostiquée en 2008. Plutôt cash parfois trash, je suis le lance-flammes du collectif. J’ai une passion pour la littérature, l’écriture, la photo, le rock, le rhum et l’Italie (il mio sangue)

Ma devise : « La più sorprendente scoperta che ho fatto [...] è che non posso più perdere tempo a fare cose che non mi va di fare! » Sorrentino, « La grande bellezza »

Une réponse sur « Journal de bord d’une endométriosique en confinement — Jour 4 »

Et oui après le con­fine­ment, la vie repren­dra son cours. Quoique l’on en dise il y a de grandes chances pour que l’é­goÏsme, l’é­go­cen­trisme repren­nent le dessus. Et vous les femmes atteintes d’en­dométriose vous resterez avec vos douleurs à moins que… lais­sons une place à l’e­spoir !

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