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Journal de confinement : 4ème semaine à la maison

Personne allongée dans un champ ensoleillé.
Copy­right Lenù.

Le confinement pour moi c’est une seconde nature.

J’ai beau­coup de chance d’avoir un bout de jardin-potager-forêt et de l’espace dans ma mai­son pour pou­voir vivre et respir­er sans étouf­fer l’autre. J’ai de la chance aus­si parce que je me suis entraînée pen­dant des années à rester enfer­mée chez moi sans voir per­son­ne (mer­ci la dépres­sion) à part mon amoureux, les quelques voisin.e.s du coin, la boulangère, le prof de yoga de temps en temps, et les promeneur.se.s dans la forêt. Comme main­tenant quoi. J’ai pris l’habitude d’organiser mes journées pour qu’elles aient l’air un peu rem­plies quand même, pour ne pas trop tourn­er en rond dans l’océan des pen­sées qui se bous­cu­lent.

La to-do-list, c’est une spé­cial­ité de la mai­son : ranger, laver cheveux, gâteau mar­ron choco­lat, écrire à L., M., J., répon­dre au mail de A., Pôle Emploi, arroser potager, vire­ment loy­er, lire, balade, lev­ain. Du rien pour rem­plir, du rien qui devient tout. Se forcer à lire, à sor­tir, à rester en con­tact, faire les papiers, les trucs chi­ants, pour se sen­tir un peu moins seule, un peu moins nulle de n’avoir rien fait le soir venu. Le plaisir coupable d’être pro­duc­tive, de pou­voir ray­er une à une les choses à faire qui ne sont plus et s’en libér­er d’un coup de cray­on.

J’ai de la chance d’être chez moi tran­quille après des mois haras­sants de tra­vail physique puis d’études inten­sives. Sor­tir tôt le matin quand il fait encore nuit pour sauter dans un train, puis marcher dans le froid qui réveille. Tous ces jours passés à devoir gér­er tant bien que mal les trou­bles intestin­aux : des douleurs ful­gu­rantes qui me plient en deux et me font me ruer aux pre­mières toi­lettes venues – oui mêmes celles des trains. Prévoir de me réveiller 1 h plus tôt pour avoir le temps de me vider chez moi, de gér­er les douleurs chez moi. Une heure de som­meil en moins. Mais ce n’est jamais suff­isant. Ces saloperies d’intestins font la fête sans moi, à tout moment, où que je sois, sans crier gare, comme un coup de poignard par der­rière. Traîtres.

J’ai de la chance de pou­voir me libér­er de toutes les injonc­tions sur mon corps de femme : les poils à épil­er, les pan­talons qui ser­rent trop et appuient sur l’utérus et les ovaires, le sou­tien-gorge pour mod­el­er la poitrine – qui étouffe et accentue mes douleurs. Chez moi je suis con­fort­able, je n’ai pas de compte à ren­dre. Ça fait un mois que je n’ai pas porté de putain de soutif. Le bon­heur.

J’ai de la chance de pou­voir souf­frir en silence chez moi quand j’ai des crises d’endométriose. Je n’ai plus besoin de courir chez ma médecin trai­tant qué­man­der un arrêt mal­adie (« mais ce n’est pas à vous de deman­der Made­moi­selle, c’est au médecin de décider »). Plus besoin de le scan­ner, de l’envoyer par cour­ri­er à la CPAM puis par mail à l’école avant de leur don­ner en papi­er à mon retour. Plus de pertes d’indemnités chô­mage de Pôle Emploi (pas loin de 80 euros en moins pour 2 jours) pour absence à la for­ma­tion (même jus­ti­fiée). Alors que du temps où je tra­vail­lais, j’avais bien des indem­nités jour­nal­ières grâce à mon ALD. Je peux souf­frir chez moi, en silence. Étudi­er depuis mes toi­lettes, depuis ma cou­ette, avec un sand­wich ven­tre-bouil­lotte-ordi­na­teur pour tra­vailler, le com­bo endo.

J’ai de la chance parce que je tenais mes journées d’avant à bout de bras, à bout de force, tou­jours sur la ligne au bord du craquage. Je ren­trais le soir juste à temps pour avaler une soupe, pass­er sous une douche brûlante et m’endormir à 20 h sur le canapé, sans plus aucune cuil­lère pour regarder la moin­dre série. Ma fatigue chronique est tou­jours là, je compte tou­jours les cuil­lères pour espér­er finir mes journées sans m’écrouler, mais c’est plus facile. Les heures de déplace­ment en moins, les inter­ac­tions sociales mul­ti­ples, le sac à porter, le froid, le chaud, rester debout dans le train parce qu’il n’y a plus de place et que je n’ai tou­jours pas trou­vé com­ment deman­der à celleux qui sem­blent en forme de me céder la leur (de place pas de forme. Quoique?).

J’ai aus­si plus de temps pour échang­er, relire, par­ticiper, écrire autour de ce blog col­lab­o­ratif poli­tique et fémin­iste sur l’endométriose. Et ça, ça me donne une mon­tagne de force grande coooooomme ça.

Par Lenu

Endométriosique depuis une dizaine d’années, quand ce ne sont pas les coups de couteaux de l'endométriose, c’est la rage contre les violences sexistes et médicales qui habite mon ventre.
J’aime cuisiner, dénicher des séries féministes, coder, jardiner, et parler italien.

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