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Sortir de la case

Moi : « Je suis lesbienne »

Elle : « Ah ouais, et ça doit être pénible de le dire tout le temps comme ça… »

Moi : « Bah… euh… Vous êtes ma gynéco»

Elle (me coupe) : « Oui oui mais bon, ça doit être pénible de devoir se mettre dans des cases ». Elle saisit son carnet et à la main, en face de mon prénom et nom, marque en lettres capitales HOMOSEXUELLE.

Nous sommes en mai 2017, je rencontre cette gynécologue pour la première fois et je viens demander un nouveau stérilet.J’avais posé le précédent sept ans avant, à vingt ans. J’avais dû déjà me battre pour qu’une gynécologue accepte de me le poser, c’était il y a dix ans et je suppose que cela n’a toujours pas beaucoup évolué. « Vous êtes nullipare et puis vous êtes jeune, vous ne voulez pas une pilule classique ? » ou « Écoutez, je vous préviens, je ne le fais pas ».

La vieille croyance dans l’idée que le stérilet rende stérile ou que ça soit difficile à poser puisque je n’ai jamais accouché. Des aberrations qui prêteraient à rire si elles n’empêchaient pas l’accès à une contraception choisie. J’avais donc opté, seule et de manière affirmée, pour le stérilet Miréna, que j’envisageais à l’époque autant comme un moyen de contraception (je ne suis pas encore la gouine rouge d’aujourd’hui) que comme un moyen d’arrêter mes règles. Quand je me renseigne, je lis que c’est avec ce moyen hormonal que j’ai le plus de chance de ne plus en avoir. Instinctivement, je vais alors faire, dès 2010, la seule chose que les médecins proposent pour l’endométriose : arrêter les règles. Je sais déjà qu’il faut que ma vie se passe sans cette chose qui tous les mois m’handicape et me poignarde le ventre.

Je trouve une gynéco parisienne qui accepte, nous sommes en juin 2010. Et en effet, pendant presque 7 ans, je ne vais subir aucune douleur de règles, car je n’en ai plus, quelques saignements, qui ressemblent à du spotting et durent une bonne semaine, les remplacent. Je vais subir très peu d’effets secondaires si ce n’est des fluctuations de libido. Je ne sais pas si c’est vrai, cette absence relative d’effets secondaires, ou si c’est ce que je me raconte. Cette partie de ma vie avant la maladie me rend parfois très mélancolique. Je ne me rendais pas compte à quel point j’allais bien et à quel point tout allait s’effondrer.

Mai 2017. Je viens de demander à cette gynécologue, qui m’a été recommandé par une amie hétéro, un nouveau stérilet. Elle est jeune, parle beaucoup, fait des blagues, elle aime à se penser comme quelqu’un de dynamique, cool. Mais son cabinet dans un beau quartier de Lyon et son hexis corporelle trahissent mal sa petite bourgeoisie. Elle me demande si j’ai une compagne. Je réponds non. Non seulement c’est le cas, mais c’est presque un « non » de « je ne répondrais pas ». Cette question s’accorde très mal à ma manière de vivre les relations amoureuses et je ne vois pas le rapport.

Elle réfléchit.

« Alors, on peut en parler hein, mais moi je préfère vous dire tout de suite que je ne vous poserai pas de stérilet, vous n’avez pas de partenaire fixe et vous n’avez pas l’air de savoir comment vous protéger ».

Bien sûr, à aucun moment n’a été discuté la question de la protection dans les rapports lesbiens. Et je parie très fort qu’elle n’y connaissait strictement rien. Et puis, au fond ça me fait rire, je ne sais pas si elle m’imagine d’un coup en relation avec douze filles en même temps, ce que à l’époque j’aurais beaucoup aimé puisqu’en réalité j’étais juste complètement effrayée à l’idée de sortir juste avec une. Hypersexualisation des meufs, et des corps lesbiens, rien de bien neuf.

Tout a tourné de manière malsaine autour de ma sexualité

J’avais compris de toute façon très tôt dans l’entretien que ça n’allait pas bien se passer. Au moment de la réflexion sur les cases.

Ça ne parait rien, mais c’est évident que je viens déranger quelque chose, embêter ses cases à elle. Elle me fait presque le reproche de l’avoir dit, « Ça doit être pénible de le dire à chaque fois », elle prononce ça avec un tel ton d’agacement, je sais qu’elle pense « C’est chiant que vous le disiez ».

Je la dérange, je ne rentre pas dans ce qu’elle sait faire. Elle ne me demande pas pourquoi je souhaite un stérilet alors que je n’ai pas besoin de contraception… La question lui effleure-t-elle ? Où reste-elle bloquée sur ma lesbianité ? HOMOSEXUELLE. J’ai l’impression d’être marquée au fer. C’est si humiliant. Mais comme toujours, je ne dis rien, j’encaisse comme j’ai toujours encaissé dans les cabinets gynéco. Je pleurerai une fois sortie en me promettant de ne jamais y refoutre les pieds.

C’était la première fois que j’osais dire que j’étais lesbienne.

Elle ne m’interroge pas sur mes douleurs de règles, ça semblait anecdotique. Peut-être que j’aurais pu dire que j’avais très mal, peut-être qu’elle m’aurait parlé de l’endométriose, peut-être que j’aurais gagné du temps, des mois d’incompréhension. Où peut-être rien de tout ça, peut-être qu’elle aurait pu accepter de poser le stérilet, peut-être que j’aurais gagné quelques années avant que la maladie se déclare dans toute sa fureur. Peut-être que j’aurais pu finir ma thèse et être fièrement précaire de l’enseignement supérieur et la recherche.

Mais ce qu’elle me signifie est clair : le fait que j’aime les filles l’empêche d’accéder à ma demande et plus encore, que cette information est tellement essentielle que mes douleurs ne valent même pas la peine d’être questionnées. Ce jour-là tout a tourné de manière malsaine autour de ma sexualité. Je suis sortie le plus vite possible, je ne l’écoutais plus parler, j’avais chaud, j’étais très proche du malaise. Ça m’a demandé presque un an pour pouvoir retourner voir quelqu’un et de commencer à poser le diagnostic d’endométriose. Autant de mois perdus, qui m’ont plongée dans une perplexité sans nom, et qui ont définitivement rempli de méfiance tout mon rapport à l’institution médicale.

Il n’y a pas besoin d’être lesbienne pour ressentir l’appréhension profonde face à chaque nouvelle situation médicale, pour ressentir l’infantilisation, toutes les endométriosiques vivent ce sentiment, et principalement, comme moi, à force d’années de minimisation ou de négation de leurs douleurs. Toute nouvelle interaction avec un.e médecin est vécue sur le mode du stress et de l’anxiété. Va-t-on me croire ? Va-t-on m’humilier ? Va-t-on m’infantiliser ? Voire, va-t-on me faire du mal ? C’est la boule au ventre que se passe tout premier rendez-vous.

Je dis que se rajoute ici une dimension supplémentaire, plus insidieuse, moins visible aussi. Car je sais, je sais au fond de moi que je ne suis pas capable du « On se lève et on se casse ». Je sais que je n’arriverai pas à partir d’un cabinet. La peur, la honte. Je ne sais pas. J’ai du caractère, à n’en pas douter, mais je me sens toujours gelée dans cette interaction. Des années de maltraitance ont laissé en moi l’inscription de la peur profonde de me rebeller. C’est bien foutu la domination.

« Oh vous savez, on en a vu d’autres »

Alors, se dire ou pas ? Je laisse juste souvent passer les « Votre compagnon », ou le fait qu’on pense que je viens accompagnée de ma meilleure amie, ou les remarques sur ma pseudo-sexualité pénétrative. Je laisse passer, parce que qu’il me manque l’énergie d’être sur tous les fronts en même temps.

Mais parfois, je n’ai plus le choix, je ne sais plus quoi répondre comme mensonge ou pirouette. Car la question de l’hormonothérapie rejoint toujours la question de la contraception. Si vous n’en prenez plus, par choix, non seulement vous êtes une mauvaise malade, mais en plus vous vous exposez à un risque de grossesse non désirée. Il faut donc justifier tout le temps, partout, ses choix. Et il arrive que je craque, comme ce jour où j’arrive aux urgences et l’urgence semble être de me piquer pour vérifier que je (ne) suis (pas) enceinte, alors que l’urgence est que je suis déjà à 20mg de morphine et que j’ai mal à 8. L’urgence est qu’il faut voir si un kyste ne s’est pas rompu, pas de vérifier ce que je sais déjà. Parfois j’ai envie de hurler « Je n’ai pas de rapports pénétratifs », mais ils ne comprendraient pas, alors je chuchote « Je suis lesbienne ». « Ah d’accord, fallait le dire plus tôt ! Christelle ! On annule l’ECG !». Ça, c’est le meilleur cas. L’autre c’est : « Oh ça, ça ne veut rien dire, vous savez on en a vu d’autres ».

Elle, cheffe de service en gynécologie. « On en a vu d’autres ». D’autres quoi ? D’autres lesbiennes qui mentent ? D’autres irresponsables dans mon genre qui ne sont pas capables de savoir si elles sont enceintes ou pas ? D’autres déviantes ?

Le mépris est une des marques de fabrique du rapport usagère-médecin, et la lesbophobie fait partie intégrante de ces interactions. Elle n’est pas forcément franche mais le fait de toujours me renvoyer à une possibilité de grossesse, à « un compagnon » hypothétique, aux douleurs lors d’un « rapport » qu’ils envisagent forcément comme pénétratif sont tout autant de scènes embarrassantes, inadaptées et qui m’invisibilisent. J’ai appris comme beaucoup à m’armer et me protéger. Mais soyons clairs, comme le rendez-vous avec madame-c-est-pénible-les-cases m’a tenu éloignée du parcours de soin et d’une possibilité de diagnostic, ce paternalisme sexiste doublé d’une lesbophobie ouverte ou latente me conduit à des mécanismes d’évitements, qui m’éloignent encore de nouveaux spécialistes ou des salles d’attente des urgences.

Par Capucine Larouge

J'ai bientôt trente ans et une endométriose invalidante. Je suis souvent très en colère, alors, j'ai décidé d'organiser cette colère ici. J'aime les filles, la lutte des classes et la morphine.

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